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Présentation

Pratiques de conception, contemporanéité et régimes de temporalités.
La contemporanéité : un objet théorique d'exploration
Responsable : Frank Vermandel
(texte en cours de révision)


Délicate à cerner, la notion “ contemporanéité ” est utilisée tant par les historiens de l'art, de l'architecture et la ville que par les critiques (dans divers champs : de la littérature aux arts et à la musique). Elle est également mobilisée, de diverses manières, par les sciences humaines et la philosophie. Notre premier objectif sera de cerner les variations sémantiques de la notion  et d'évaluer  sa  polysémie en explorant la résonance du “ contemporain ” au sein de différents champs disciplinaires afin d'en tester la pertinence (et la fécondité analytique) au sein du champ architectural.
Peu interrogé  au sein de la conception architecturale, l'usage des termes “ contemporain ” et  “ contemporanéité ” est en revanche l'objet d'une réflexion accrue dans les domaines de la recherche historique et de l'anthropologie. Du point de vue historique, celle-ci serait principalement à comprendre comme un “ âge ”. Dans les domaines artistique et littéraire par exemple, le terme apparaît très  souvent pour qualifier un nouveau stade de la modernité (en rupture ou continuité, selon les points de vue).
Dans la production littéraire actuelle, ainsi que dans le domaine des arts plastiques et de l'architecture, le terme s'est progressivement substitué au mot “ moderne ” tout en reproduisant les mêmes paradoxes. Si le “ contemporain ” devient aujourd'hui un terme générique qualifiant “ ce qui se pense et ce qui se conçoit aujourd'hui ”, celui-ci est également utilisé comme un marqueur temporel pour distinguer les pratiques et productions actuelles de celles dites “ modernes ” ou “ postmoderne ”. Le “ contemporain ” est dès lors introduit pour marquer une différence, un écart, voire ce que l'on pourrait appeler un “ changement de paradigme ”.
On le voit, la distinction entre moderne et contemporain, ainsi que l'acception même des termes dans différents contextes d'utilisation, ne va pas sans soulever quelques difficultés d'interprétations. C'est pourquoi, en guise d'hypothèse de travail et afin de tenter d'évaluer la pertinence du “ contemporain ” au sein de la conception architecturale, nous nous efforcerons de nous écarter de la question de la périodisation (la césure moderne / contemporain), pour aborder plus frontalement la “ contemporanéité ” sous l'angle de la “ polychronie ” et des différentes “ temporalités ” mobilisés par les processus de conception. À cet égard le contemporain sera d'abord interrogé comme une condition empirique (liée à la spécificité des pratiques créatives et discursives), tout en donnant lieu, parallèlement, à un travail de conceptualisation.

Contemporanéité et régimes de temporalités
Ce travail de conceptualisation s'effectuera notamment au travers du déplacement sémantique que nous opérerons en forgeant le concept de “ régimes de temporalités ” à partir d'un questionnement sur la problématique des “ régimes d'historicité ”.
L'approche sémantique du concept de régimes d'historicité fait apparaître de sensibles variations de sens, qui s'accordent toutefois à mettre en jeu quelques notions essentielles : temporalités, configurations, expériences. C'est précisément ces trois termes que nous reprendrons dans la perspective de nos travaux en déplaçant la problématique des “ régimes d'historicité ” vers celle des “ régimes de temporalité ”. Cette nouvelle locution nous semble en effet beaucoup plus adéquate- sinon opératoire- pour rendre compte de notre approche spécifique de la “ contemporanéité ” et de l'analyse de la mise en tension que nous présupposons au sein du processus de conception entre “ champ d'expérience ” et “ horizon d'attente ”. Nous nous efforcerons à ce titre de montrer que le travail de conception ne repose pas sur un agencement linéaire d'opérations : une succession de temps homogènes et cumulables, mais qu'au contraire il résulte d'un travail d'agrégation hétérogène de temporalités différentes où présent, passé et futur sont fondamentalement entremêlés, imbriqués. Il s'agira également, en revenant sur la dimension langagière de la conception, et plus particulièrement sur la production textuelle des architectes, de montrer que le rapport au langage, notamment dans sa forme écrite, est un opérateur temporel fondamental et qu'il contribue précisément à ré-agencer l'expérience du projet par biais du montage discursif.

Le contemporain comme “ mode de rapport réflexif au présent ” : Foucault, Kant et Baudelaire
Interroger le contemporain tout en poursuivant nos travaux sur les “ pratiques discursives des architectes nous mènera également à nous interroger sur la posture intellectuelle de l'architecte face aux conditions empiriques des “temps présent ”. Nous développerons à cet égard une réflexion spécifique sur ce que Michel Foucault nommait le “ mode de rapport réflexif au présent ” dans le travail philosophique, en déplaçant cette problématique sur le terrain de la conception architecturale. Il entrevoit en Kant le premier philosophe qui s'attache à penser le contemporain.
Pour Foucault, l'intérêt de Kant réside dans la manière dont il essaie de réfléchir sur son propre présent : “ Kant a posé la question philosophique du présent ”. Avec Baudelaire, la modernité n'est pas définie comme une époque, mais comme une attitude à l'égard de l'actualité. Pour Foucault, et c'est en ce sens que son travail nous intéresse, la philosophie doit se faire expérimentale afin d'identifier les angles d'attaque de la réalité présente (en déplaçant cette question, nous pensons évidemment à la manière dont l'architecture peut, elle aussi, se faire expérimentale afin d'identifier les angles d'attaque de la réalité présente).
Au final, l'Aufklärung de Foucault comme la modernité baudelairienne sont l'objet d'une relecture : une réactualisation conceptuelle qui invite à penser le contemporain, non comme périodisation ou nouvelle unité de temps, mais comme un “ mode de rapport réflexif au présent ”.
En déplaçant cette problématique sur le terrain de l'architecture, nous nous efforcerons de définir en quoi le travail de conception est lui-même porteur d'un mode spécifique de rapport réflexif au présent, non seulement au travers des pratiques discursives de l'architecte (qui retiendront, nous l'avons dit, une part importante de notre attention), mais également au sein même du travail critique inhérent au projet architectural, notamment lorsqu'il se définit, selon l'expression de Manfredo Tafuri, comme un “ métalangage ”.

Configurations et reconfigurations du contemporain : anachronie  et  polychronie
Si la posture philosophique de Foucault invite à interroger le contemporain comme “ mode de rapport réflexif au présent ” (sous un angle critique), le “ présent ” est lui-même un terme à la fois fluide et paradoxal : il n'est jamais synchrone à lui-même.  “Le présent, écrit en ce sens G. Didi-Huberman, ne cesse jamais de se reconfigurer.
Didi-Huberman propose une réflexion sur le temps : une pensée de l'anachronisme (une façon de repenser les rapports entre notre Maintenant avec l'Autrefois).  Pour exemplifier son propos, Didi-Huberman   commente le travail de M. Baxandall sur l'œuvre de Fra Angelico (L'œil du Quattrocento). En recherchant une cohérence idéale entre l'œuvre de Fra Angelico et les textes de l'époque, Baxandall met à jour la “ contemporanéité ” du peintre dans son époque. Or, trente ans séparent l'œuvre des textes en question. Cet écart de temps inverse la perspective analytique et suggère que l'œuvre de Fra Angelico est anachronique à son temps. D'où un premier postulat sur lequel nous nous interrogerons :“ l'anachronique traverse toutes les contemporanéités ”. Que signifie donc dans ce cas être contemporain ? En déplaçant le questionnement de Didi-Huberman sur le terrain de l'architecture, il s'agira, de ce point de vue, d' interroger “ les différentiels de temps à l'œuvre dans chaque œuvre ” ; celles qui s'offre à notre présent, ici et maintenant : penser l'œuvre et les œuvres comme “ montage de temps hétérogènes formant anachronismes ”. Associant une “ épistémologie de l'anachronisme ” (Didi-Huberman) à une “ archéologie discursive ” (Foucault), nous nous proposerons à ce titre de mettre en relief des configurations anachroniques pouvant structurer des objets très différents. Les travaux de Deleuze (L'image-temps), Kubler (Formes du temps), Wölfflin, Warburg ou encore Riegl pourront être convoqués pour mettre en travail les “ vertus dialectiques ” de l'anachronie et de la polychronie.
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