Enseignement délocalisé mené dans le cadre du programme Mostakbalouna entre Lille, Figuig et Oujda
Ce semestre s’inscrit dans une continuité.
Le projet Mostakbalouna ne commence pas ici : il se poursuit. Il prend place dans la deuxième année d’un programme international mené sur trois ans, porté par une convention entre la Ville de Lille et la Commune d’Oujda, engageant conjointement l’École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille et l’École Nationale d’Architecture d’Oujda, soutenu par le financement de l’Agence Française de Développement.
Et pourtant, pour nous, tout commence là.
Une nouvelle expérience s’ouvre, à la fois pédagogique et profondément humaine, portée par une idée simple : faire ensemble.
Au-delà des cadres institutionnels, ce sont surtout des trajectoires étudiantes, des gestes, des regards, des manières de faire et de penser la matière qui se rencontrent.
Tout commence à Lille.
En février, les étudiants de l’ENAO sont accueillis à l’ENSAPL. Très vite, la rencontre glisse vers l’expérimentation. On manipule, on teste, on ajuste. La terre devient un terrain d’apprentissage à part entière. On apprend à la comprendre, à trouver son équilibre, à anticiper ses réactions.
Et dans cette matière brute, autre chose se construit.
Des liens, des complicités, une manière de travailler ensemble. Ce premier échange dépasse rapidement la technique.
Alors, lorsque l’atelier délocalisé au Maroc se profile, il ne s’agit plus simplement de partir.
Il s’agit de se retrouver.
À Figuig, l’apprentissage commence par l’immersion.
On marche, on observe, on traverse l’oasis et les ruelles. Très vite, le corps perçoit les contrastes : la lumière extérieure, intense, presque aveuglante, puis, en franchissant un seuil, la fraîcheur immédiate, l’ombre, le silence.
La matière accompagne ces variations.
La terre crue, parfois sèche, parfois humide, parfois recouverte d’un enduit à la chaux, dégage des odeurs, capte la lumière différemment. Elle devient presque atmosphérique.
Dans l’oasis, l’air change.
Le bruit de l’eau, le ruissellement, une fraîcheur diffuse. À midi, la médina ralentit. Quelques silhouettes passent, des odeurs de cuisine s’échappent. Le temps semble suspendu.
La phase de mise en œuvre en conditions réelles,encadrée par Brahim El Minsari, s’inscrit dans cette continuité.
Les ateliers se succèdent, chacun révélant une technique.
On apprend à construire des fondations en pierre, à comprendre comment les blocs
s’assemblent et se stabilisent. On moule des adobes, geste répété jusqu’à devenir familier.
On monte des murs, avec cette difficulté inattendue de maintenir une justesse. Les enduits viennent ensuite transformer la surface, lisser, protéger, révéler la matière autrement. Le tressage de l’osier, fin et souple, introduit une dimension presque textile dans la construction. Les démonstrations de planchers en bois de palmier, en karnef et en laurier-rose ouvrent d’autres logiques structurelles.
À mesure que les ateliers avancent, les conditions de travail deviennent elles aussi une part entière de l’apprentissage.
Loin de l’oasis, la fraîcheur disparaît peu à peu.
L’ombre se fait rare.
Les journées se déroulent sous un soleil déjà intense, principalement entre le milieu de la matinée et le début de l’après-midi, lorsque la lumière est au plus haut. Et pourtant, nous ne sommes encore qu’au printemps. Malgré des températures encore loin des chaleurs estivales de Figuig, le travail physique se révèle éprouvant. La “sueur du front” prend ici tout son sens.
Un simple panneau solaire devient alors un refuge improvisé. On y protège nos affaires,
mais surtout l’eau, devenue précieuse dans l’espoir de la conserver fraîche quelques heures de plus.
Par moments, un vent poussiéreux traverse le site. Il soulève la terre, fait voler les cheveux et recouvre lentement les vêtements d’une fine couche ocre.
Entre les temps de travail, le rythme se relâche.
Le thé circule, les douceurs aussi. On s’assoit, on échange, on observe. Après les heures passées sous le soleil, ces pauses prennent une valeur particulière, presque nécessaire.
Peu à peu, les gestes s’accumulent.
Ils s’inscrivent dans le corps, comme une mémoire en train de se construire.
On arrive à Oujda.
Le contexte change radicalement, et avec lui, les sensations.
Entre l’oasis de Figuig, les paysages désertiques traversés sur la route et le tissu urbain de la ville, l’atmosphère se transforme. L’air paraît plus dense, plus sec. Les sols goudronnés, les constructions en béton, la circulation et la minéralité du paysage participent à cette autre perception de la chaleur.
Les journées commencent tôt.
À 8h30, la lumière est encore douce, presque agréable. Le ciel est clair, l’air frais. Mais très vite, le soleil rattrape le site. La lumière devient plus dure, plus blanche. Le bleu du ciel disparaît progressivement derrière une teinte pâle et poussiéreuse, comme voilée.
L’ombre reste rare.
La chaleur, elle, s’installe durablement.
Les journées se prolongent jusqu’en fin d’après-midi, suivies du rangement et du nettoyage des outils. Chaque soir, un temps de débrief vient clôturer le travail : on échange sur le déroulement de la journée, les difficultés rencontrées, l’avancée du pavillon et l’organisation du lendemain.
Cette phase de mise en œuvre constitue une synthèse des apprentissages menés à Lille et à Figuig. Les expérimentations réalisées lors des premiers workshops trouvent ici une application concrète, à échelle réelle, dans des conditions climatiques et matérielles spécifiques. Le workshop permet également de prendre conscience de la réalité constructive qu’implique l’utilisation de ces matériaux et techniques : leur faisabilité, leurs contraintes, leurs temporalités et leurs besoins d’entretien. Une expérience essentielle pour envisager leur intégration future dans nos projets de réhabilitation.
Le pavillon, pensé et dessiné en amont à l’école, commence progressivement à prendre forme. Plans, maquettes, dimensions et intentions spatiales avaient déjà été définis avant le départ. L’objectif était de concevoir une architecture simple mais habitable, articulant différentes ambiances : des espaces ouverts, protégés, intermédiaires, où l’ombre, l’air et la lumière participent pleinement à l’expérience du lieu.
Les fondations et le soubassement en pierre viennent d’abord ancrer le projet dans le sol. Le pavage se dessine ensuite pierre après pierre. Des banquettes apparaissent, prolongées par des assises en briques. Les murs en pisé montent progressivement, couche après couche, tandis qu’une pergola en bois massif vient peu à peu couronner la partie extérieure du pavillon, créant un espace intermédiaire, ouvert mais couvert.
Le travail devient rapidement collectif.
On se passe les seaux, on s’organise, on alterne, on s’entraide. Les échanges deviennent constants. Entre deux gestes, les discussions commencent, parfois autour de questions anodines, presque ludiques : « Si tu étais un fruit, tu serais lequel ? » Ça rit, ça parle, ça apprend à se connaître. Peu à peu, une véritable cohésion se crée dans l’atelier.
La terre éclabousse parfois, résiste souvent. On recommence, on corrige, on avance ensemble. Les gestes finissent par trouver leur rythme et une énergie collective s’installe naturellement.
Le climat impose cependant lui aussi ses propres règles.
Le vent se lève régulièrement, chargé de poussière et de sable. Il soulève les tas de terre et de chaux, brouille l’air, pique les yeux et s’infiltre partout. Les vêtements, les outils et les corps eux-mêmes finissent recouverts d’une fine pellicule sableuse.
Dans ce contexte prennent place les éléments plus précis, comme les moucharabiehs.
Eux aussi avaient été dessinés et pensés en amont, dans la continuité du projet architectural développé à l’école. Initialement, ils devaient être réalisés en terre crue afin de prolonger la matérialité du pavillon et maintenir une cohérence avec les murs en pisé. Mais la réalité du workshop impose rapidement ses contraintes. Les adobes disponibles deviennent insuffisants. Il faut alors trouver une alternative, s’adapter aux ressources présentes sur place et repenser une partie de la mise en œuvre.
Le choix se porte finalement sur de la brique de terre cuite alvéolaire, assemblée au mortier de chaux.
Le dessin reste identique, mais la perception change complètement.
La terre crue aurait offert une continuité douce, presque évidente, avec le reste du pavillon.
Les arêtes plus irrégulières, la texture plus sableuse et les teintes proches auraient créé une présence plus discrète, presque fondue dans l’ensemble architectural.
La brique cuite, au contraire, introduit un contraste marqué. Sa couleur plus rouge, ses arêtes nettes, ses perforations régulières et sa manière d’accrocher la lumière rendent le moucharabieh beaucoup plus visible, presque autonome dans la composition.
C’est le même motif, mais ce n’est plus la même atmosphère.
Cette transformation met en évidence le rôle fondamental de la matière.
Elle ne se contente pas de remplir une forme : elle transforme la perception de l’espace, des ambiances et de la lumière. Elle rappelle aussi que le projet se construit autant avec les contraintes et les imprévus qu’avec les intentions initiales.
À la fin de la semaine, l’atmosphère change encore.
Le ciel devient plus sombre, plus bas, l’air plus lourd. Une tempête de sable traverse le site.
Travailler devient difficile. Le vent emporte la poussière, réduit la visibilité et oblige à protéger constamment les yeux tout en maintenant le rythme du workshop.
Dans la nuit, l’orage éclate finalement.
Pluie intense, éclairs, tonnerre.
Le lendemain matin, la ville paraît transformée. Les flaques recouvrent les rues et certains espaces sont presque inondés. Ici, la pluie reste rare, et les infrastructures ne sont pas toujours pensées pour absorber de telles quantités d’eau. Le workshop s’interrompt alors pour une journée. Nous en profitons pour visiter le bâtiment administratif de la gare et ses alentours, futur site de projet dans le cadre des ateliers Learning from Oujda.
Sous la pluie, l’ambiance de la ville devient presque méconnaissable.
La poussière de la tempête a disparu. Les couleurs réapparaissent autrement, plus profondes, plus contrastées. Le ciel retrouve enfin un bleu intense. On sent aussi la joie des habitants face à cette pluie attendue, comme si elle venait laver la ville entière.
Le dernier jour du workshop se déroule sous une pluie fine et persistante, rappelant que le climat reste une réalité constante du travail de chantier, même dans des contextes où ces épisodes semblent exceptionnels.
Cette dernière journée est principalement consacrée à l’installation de la pergola. Celle-ci est mise en place après la plantation du palmier afin de permettre à l’arbre de traverser la structure sans en perturber ni la croissance ni la stabilité. D’autres étudiants s’occupent alors des finitions, partie essentielle du processus de construction : nettoyage des traces de chaux sur les moucharabiehs, reprises ponctuelles du pisé après le décoffrage, réparation des angles effrités ou accidentellement endommagés.
Le pavillon devient alors une véritable proposition spatiale.
Il articule des espaces ouverts, protégés et intermédiaires. Il offre des zones d’ombre, des espaces exposés, des lieux pour s’asseoir, traverser ou rester. Une architecture simple, mais habitée.
Pensé comme un pavillon démonstrateur, il ne constitue pas une finalité mais un support d’observation et d’expérimentation. Il permettra notamment la réalisation de mesures thermiques afin d’évaluer les qualités bioclimatiques des dispositifs mis en œuvre. Pour cela, le pavillon sera progressivement complété, notamment par l’ajout d’une toiture, de
menuiseries et d’éléments complémentaires en pisé.
Le projet permettra également d’observer l’altération des matériaux dans le temps, ainsi que les besoins d’entretien qu’impliquent les constructions en matériaux bio et géo sourcés. Ce démonstrateur vient ainsi compléter les dispositifs techniques déjà présents sur le site de la CIEC en proposant une approche reposant essentiellement sur des stratégies bioclimatiques passives et sur la mise en œuvre de matériaux bio et géo sourcés.
Cette expérience ouvre également vers la suite du travail mené dans le cadre de Learning from Oujda. Les hypothèses construites durant ce workshop pourront être observées, vérifiées et approfondies l’année prochaine à travers le projet de réhabilitation du bâtiment administratif de la gare, développé dans le cadre des ateliers de master et de PFE.
Texte de Donia Atallah.