Photographie 3 : ©Ghislain His
Disparition de Jean-Pierre Massenot (1945 – 2025)
C’est avec une immense tristesse que l’École déplore la disparition de Jean-Pierre Massenot le mardi 7 octobre 2025.
Jean Pierre Massenot, “Jeff” est mort le 7 octobre dernier. Personnage fantasque et fantastique, il a marqué notre école par la singularité de sa personnalité et de son enseignement.
Inclassable, il a empreint ses cours, ateliers et interventions par la richesse de son univers poétique et culturel, proposant des liens inédits entre les matières, les mots, les références architecturales, littéraires et musicales, techniques ou culinaires : il a formé à l’école les étudiants mais aussi les enseignants à un apprentissage singulier du regard, ouvrant nombre d’entre eux à des perspectives enthousiastes sur le monde, et laissant d’autres abasourdis devant ses mystérieuses lectures et interprétations.
Ioui, l a épuisé, nombre de directeurs, qui ne sont jamais parvenus à le faire entrer dans le rang, mais réjouit un nombre incalculable d’étudiants libérés à travers lui d’une route un peu trop droite, pouvant enfin s’aventurer sur les chemins de traverse.
Dès ses 9 ans, toute sa vie a été scandée par les vibrations d’une activité artistique quotidienne inlassable et inclassable, écrivant, peignât et dessinant sans cesse, passant ensuite par les beaux-arts à l’adolescence, se promettant à 16 ans de devenir tailleur de pierre pour finalement à 18 d’entrer en section architecture des beaux arts, puis à UP8 et devenir architecte. Cette vocation est-elle née lors de sa présence à l’inauguration de la chapelle de Ronchamp, aux visites de l’abbaye de Cluny, dans ses promenades dans les paysages vernaculaires de sa bourgogne natale ou en montant à Paris pour échapper à un cadre familial trop conventionnel?
Oui, c’est en partie Paris qu’il a aimé et qui l’a formé, par la richesse sans fin ce cette ville fractale qu’il connaissait dans sa forme, ses recoins et ses transformations, mais aussi les rencontres avec ses contemporains dont l’une brillante, Edith Girard disait de lui qu’il était “le plus talentueux d’entre nous”. Ses amis formaient un groupe d’architectes, d’artises ou d’intellectuels passionnés, esthètes, cultivés, et dans le groupe, Jef séduisait par son talent, sa mystérieuse présence, l’élégance de sa mise, et sa 504 cabriolet Pininfarina.
En architecture, son processus de conception se libérait de tout style, alors qu’à l’époque ces questions faisaient rage, pour chercher l’inspiration et les solutions dans des narrations complexes et joyeuses, mêlant métaphores, symboles, dans une liberté déroutante. Ses projets, étonnant, détonnant, ont séduit les maîtres d’ouvrage audacieux , quand d’autres les ont laissés sur le papier.
Sa singularité lui a permis d’initier des voyages initiatiques (Moscou et plus tard en train en Chine, en Inde et au Pakistan) mais ne l’a pas empêché pour autant d’autres activités “sérieuses” : académiques (DEA de géographie urbaine à l’école pratique des hautes études), de recherches (urbaines à Montreuil sous bois, et à Aulnay sous bois – un travail théorique sur Carlo Scarpa, dont les visites de chantier de la casa Balboni de Venise en présence du maître), de critique (par ses articles dans les premiers numéros de Architecture Mouvement Continuité, devenu AMC), et de rédacteur en chef (encyclopédie du bâtiment pendant 12 ans).
Sa liberté, sa condition d’architecte artiste lui ont fait refuser, ou sans doute oublier la nécessaire rigueur du métier, et l’abandonner douloureusement. Sans métier, atteint en 2017 d’une BPCO sévère, un enfermement physique invalidant lui ouvrait les portes d’une activité artistique quotidienne obsessionnelle Cet état l’a conduit à une frugalité de son travail : il se contentait de très peu en créant d’une certaine manière une forme d’écologie artistique
Reclu dans un appartement à Lille, il gardait tout comme une possibilité de travail, de transformation… il n’était plus le temps des jolies aquarelles mais d’exercices quotidiens à partir du plus fruste, et des magies graphiques de l’aléatoire qu’il savait repérer et représenter. Il s’est fait maître dans l’art de transformer la vie à partir de rien et à s’intéresser au moindre objet, à la moindre flétrissure du temps sur les fruits, les peaux de bananes qu’il conservait, le marc de café dont il a fait tant de reproductions, jusqu’aux circonvolutions du mince et long tuyau qui le reliait à la vie, dont il s’était fait un ami nécessaire, et dont il représentait les aléatoires figures quotidiennement sur d’épais carnets.
il y en a qui regardent et d’autres qui font : jeff faisait, inlassablement.
Jean-Pierre Massenot a été enseignant dans notre école de 1981 à 2012, et aux Beaux-Arts de Tourcoing à partir de 1984 où jeune étudiant je l’ai rencontré. Après mon diplôme aux Beaux-Arts, il m’a encouragé à “faire” de l’architecture. Jef a été mon enseignant, mon co-disciple, mon ami, mon confident, mon critique exigeant, mon second père. Antoine Béal
Je ne peux certainement pas prétendre que j’ai « bien connu » Jean-Pierre Massenot. Toutefois, je peine à retrouver, sur cette image, le personnage que j’ai croisé à l’école durant de longues années…Et je doute qu’il en soit autrement pour ses étudiants, ainsi que pour les collègues qui l’ont apprécié (il y en eut).
Je me souviens surtout, pour ma part, de sa voix, de ses interventions souvent savoureusement décalées, toujours imprévisibles, lors des réunions… Nous étions quelques-uns à les attendre, à les espérer, même sans oser l’avouer : elles étaient comme une respiration inattendue et bienvenue, un salutaire contrepoint à la pesanteur, lorsque l’esprit de sérieux rendait le temps bien long… On y percevait, certes, comme un grincement (qui racontait probablement des tensions dont je ne sais rien, et qui n’ont pas leur place ici), mais aussi quelque chose comme un profond étonnement qui semblait venir de l’enfance, et qui avait sa fraîcheur.
Oserais-je, très respectueusement, dire : « un petit grain de folie »? Il était tout à fait bienvenu. Il manquera.